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Inauguration, en 1886, dans la rade de New-York, de la statue de la
" Liberté éclairant le monde" du sculpteur français Bartholdi.

Article extrait par Dr Aly ABBARA de :
Louis FIGUIER. " L'année scientifique et industrielle - trentième année (1886) "
é Paris ; librairie Hachette et C. 1887. p:488-493.



Inauguration, dans la rade de New-York, de la statue de la Liberté éclairant le monde, du sculpteur français Bartholdi.

C'est le jeudi 28 octobre 1886 que l'on a inauguré solennellement à New-York la statue de la Liberté éclairant le monde, due au sculpteur français Bartholdi, et dont une souscription publique, organisée en France, a fait hommage à la République des États-Unis. La ville de New-York, au moyen d'une autre souscription, a fait les frais de l'énorme piédestal de granit sur lequel repose ce colosse de l'art.

La cérémonie officielle de l'inauguration a eu lieu en présence du Président de la République des Etats-Unis, des principaux fonctionnaires de New-York, et d'une délégation française, qui, sous la conduite de M. Ferdinand de Lesseps, avait quitté la France, le dimanche 17 octobre au soir, sur le paquebot transatlantique la Bretagne, dont nous avons parlé dans un précédent chapitre de cet Annuaire.

Bien que le temps fut mauvais, cette fête avait attiré à New-York un grand nombre d'étrangers.

Les principaux édifices de la ville, ainsi que la plupart des navires mouillés dans le port, étaient pavoisés.

La population s'était massée sur le parcours que devait suivre le cortège civil et militaire qui se rendait de la ville haute à, la ville basse. Assistaient à ce défilé, sur une tribune dressée devant l'hôtel de la cinquième avenue : le président Cleveland ; MM. Bayard, secrétaire d'État; Whittey, secrétaire de l'amirauté ; Vilas, ministre des postes ; Lowar, secrétaire de l'intérieur ; le général Shéridan, commandant en chef de l'armée de l'Union ; Bartholdi, de Lesseps, l'amiral Jaurès, etc., etc.

Deux cents navires ont pris part à la parade navale organisée sur la rivière du nord.

Le centre de la fête était l'lle Bedoë, sur laquelle on avait élevé une vaste plateforme, décorée de drapeaux. C'est là que prirent place le comité américain et la délégation française. Une autre estrade, plus petite, adossée au piédestal, et brillamment décorée de drapeaux français et américains, était réservée au président et à sa suite, à l'amiral Jaurès, au général Pélissier, à MM. de Lesseps, Spuller et Desmons, à M. et Mme Bartholdi, M. Lefaivre, M. Chauncey-Depew et au Rév. Dr S tors.

A peine les sièges sont-ils occupés, que le canon tonne; des bordées de sifflets de chaudières à vapeur partent de tous côtés et en même temps : ils annoncent l'arrivée du président.

C'est à ce moment que la cérémonie a commencé.

Les prières publiques étant lues, M. Ferdinand de Lesseps a prononcé un discours, dans lequel il a célébré l'union des deux peuples que sépare l'Atlantique, union cimentée autrefois sur les champs de bataille, et consolidée aujourd'hui par une estime nouvelle et des intérêts similaires.

Après le discours de M. de Lesseps, M. Ewart, président du comité américain, a pris la parole.

Le Président de la République américaine, M. Cleveland, a prononcé alors le discours suivant :
« Le peuple des États-Unis accepte avec reconnaissance, de ses frères de la République française, cette oeuvre d'art imposante et grandiose, à l'inauguration de laquelle nous procédons aujourd'hui.
« Ce don que nous devons à l'affection et à l'estime du peuple de France, nous prouve que nous avons au delà du continent américain un allié fidèle, qui nous démontre la bienveillance des Républiques.
« Nous ne sommes pas réunis aujourd'hui pour nous incliner devant le représentant d'un dieu courroucé et belliqueux, personnifiant la vengeance. Nous contemplons, au contraire, notre déité paisible montant la garde aux portes ouvertes de l'Amérique, et plus grandes que toutes les autres chantées par les poètes. Au lieu de tenir dans sa main les foudres qui portent la terreur et la mort, elle soutient le flambeau qui guide les hommes dans la voie de l'affranchissement.
« Nous n'oublierons pas que la liberté a élu son domicile parmi nous, et les préceptes qu'elle nous enseigne ne seront pas négligés. De fidèles adorateurs entretiendront ici l'ardeur de ses feux qui illumineront les rivages de notre République soeur de l'Est, pour se réfléchir an delà, et dissiper l'obscurité de l'ignorance, jusqu'à ce que la liberté éclaire le monde. »

M. Lefaivre, ministre plénipotentiaire de la République française, a répondu au Président de la République américaine par un discours, qui se terminait ainsi :

« Ce symbole que nous inaugurons aujourd'hui n'est pas une allégorie chimérique, témoignage d'union fraternelle entre les deux plus grandes Républiques de la terre. Il est salué à la fois par cent millions d'hommes libres, se tendant la main à travers l'océan Atlantique : spectacle admirable et bien digne de fixer l'attention du penseur. Car c'est le triomphe de la raison, de la justice....

« C'est, dans un avenir rapproché, l'extinction des rivalités sanglantes, la réunion des divers peuples en une seule famille, par le droit, la science, l'art, la sympathie pour les faibles. Oui, telles sont les vérités que proclame notre statue de la Liberté et les lumières bienfaisantes que son flambeau va faire rayonner sur le monde entier! Et parmi les milliers d'Européens que chaque journée amène sur ces rives hospitalières, pas un seul ne passera devant ce glorieux emblème sans en comprendre Immédiatement la grandeur morale, sans le saluer avec respect et reconnaissance. »

Après les discours, les voiles qui couvraient la colossale statue étant tombés, celle-ci apparaît, et est saluée d'une explosion de cris enthousiastes. Les musiques se mettent à j jouer, les forts et les vaisseaux de guerre tirent des salves d'artillerie.

Le président Cleveland ayant officiellement notifié l'acceptation de la statue comme don de la nation françaisé à la nation américaine, M. Chauncey-Depew a prononcé un discours de remerciements, et la bénédiction a été donnée à l'oeuvre de Bartholdi.

Dans la soirée a eu lieu le banquet offert aux délégués français par la Chambre de Commerce de New-York. La salle à manger, superbement éclairée et pavoisée de drapeaux français et américains, présentait un coup d'oeil féerique.

M. James Brown, président de la Chambre de Commerce, était assis au milieu de la table d'honneur, ayant à sa droite MM. A. Lefaivre, Spuller et Bartholdi; à sa gauche, M. de Lesseps, l'amiral Jaurès, le général Pélissier et M. Desmons. Outre les autres membres de la délégation française, se trouvaient parmi les convives : le sénateur Evarts, le général Shofield, l'amiral Luce, MM. Geo Curtis, Frédéric Coudert, Levi Morton, Charles Homer, le commodore Gherardi,
Charles Mali, consul de Belgique, Richard Butler, le général Stone et deux de ses aides de camp, les colonels Collins et Gouraud, MM. Truy, Potts, Chauncey-Depew, Seligman,
Dausseing, etc.

Au dessert, M. James Brown a porté un toast au président des Etats-Unis. L'orchestre a joué alors le Hail Columbia. M. Brown a proposé ensuite la santé du président de la République française, et M. Lefaivre, ministre plénipotentiaire, a remercié, dans une allocution en anglais, qui a été très applaudie.

De nombreux autres toats ont été portés, et les délégués français se sont retirés vivement impressionnés.

Le vendredi 29 octobre, la délégation française a visité divers établissements, tels que le collège de New-York, les salles d'asile et l'hôpital français, la chambre de commerce, etc.

Les fêtes terminées, la délégation française, toujours dirigée par M. Ferdinand de Lesseps, reprenait la mer le 7 novembre et elle arrivait au Havre le 15, après une traversée de moins de sept jours, inaugurant ainsi les premiers voyages rapides de nos navires transatlantiques.

La statue la Liberté éclairant le monde s'élève à l'entrée de la rade de New-York, sur l'îlot de Bedoë. Elle mesure, le bras levé, 46 mètres de hauteur (la colonne Vendôme a 44 mètres.) Elle a été exécutée à Paris, d'après le modèle de Bartholdi. II est entré dans sa composition 80 000 kilogrammes de cuivre et 120 000 kilogrammes de fer. On l'a expédiée à New-York en 300 morceaux, à bord de l'Isère. Le piédestal, construit par les Américains, et haut de 25 mètres, est surmonté d'une ossature métallique, formée de quatre montants en tôle et cornières, fortement reliés et entretoisés. C'est sur cette ossature que reposent les plaques de cuivre dont est formée la statue et qui sont assemblées par des rivets à, tête fraisée.

La statue avait été montée complètement une première fois à Paris. Chaque plaque avait été soigneusement repérée, et l'emballage avait été fait de manière à éviter autant que possible toute déformation. Malgré ces précautions, on n'a pas pu empêcher une certaine torsion de se produire ; de sorte qu'il a fallu, à. New-York, procéder à un redressement et à un nouvel ajustage des pièces. L'érection proprement dite a rencontré de son côté de grandes difficultés.

Connue le cuivre n'a que 2mm 1/2 d'épaisseur, il a fallu donner aux plaques une certaine rigidité, au moyen d'armatures intérieures en fer. On a eu soin d'éviter le contact direct entre le cuivre et le fer, au moyen d'un enduit de gomme laque et d'une bande d'amiante.

La carcasse métallique a été également faite en France. On l'avait dressée en entier sur le piédestal avant de commencer le montage de la statue, à l'exception de deux parties, celle qui soutient la main droite et celle qui correspond à la tète.

Quarante personnes peuvent trouver place dans la tête de la statue, où l'on monte par un escalier tournant.

Le monument doit servir à l'éclairage de la rade de New-York. La torche que la statue porte à la main et autour de laquelle est placé un balcon circulaire, contient dix lampes électriques, d'une puissance de 6000 bougies.

Jusqu'au jour de son inauguration, l'installation de la lumière électrique sur la statue a été mise en discussion, non pas dans le fond, car la nature de la lumière était parfaitement décidée, mais au sujet de la disposition à adopter pour les lampes.

On avait d'abord songé à éclairer la tête, que l'on considérait, avec raison, comme la partie principale; mais, dans la crainte que cet excès de lumière ne gênât les navigateurs, on s'est décidé à allumer seulement la torche qui est dans la main droite. On a donc disposé à l'intérieur de cette torche dix lampes à arc, placées alternativement sur deux cercles horizontaux, el l'on a pratiqué sur le pourtour trente ouvertures, que l'on a munies de lentilles, et par lesquelles passent les rayons lumineux. Les lampes ont, comme il est dit plus haut, une intensité lumineuse d'environ 6000 bougies.

En outre, cinq foyers de 8000 bougies sont installés au pied de la statue, dans l'enceinte où elle se trouve, devant des réflecteurs paraboliques, qui renvoient la lumière sur la statue; quatre d'entre eux sont placés en carré, le cinquième est dans l'axe même du monument.

La chambre des chaudières et la salle des machines sont dans un angle de l'enceinte; elles renferment une machine à vapeur Armington et Sims, d'une force do 50 chevaux, et une dynamo du système Wood ; à la vitesse de 875 tours par minute, celle-ci peut donner 30 ampères et 700 volts.

L'avis général est que l'éclairage de la torche est très réussi ; mais il n'en est pas de même de celui de la statue. La torche, qui s'élève à une hauteur assez grande au-dessus de la tête, constitue un foyer lumineux que l'on aperçoit de tout le port et à plusieurs milles en mer; mais le bras est complètement invisible. Du pont de Brooklyn, on distingue que la torche et le piédestal, et l'on ne voit rien entre ces deux points lumineux. Ce n'est pas évidemment le but visé par Bartholdi ; aussi va-t-on modifier la disposition des foyers inférieurs, de manière à mieux répartir la lumière sur l'ensemble du monument.

Quoi qu'il en soit, la statue produit pendant le jour un très bel effet, et tous les habitants de New-York en sont fiers. Ils la regardent avec d'autant plus de joie que les derniers temps ont été durs pour les promoteurs de l'entreprise, et que, quelques semaines après l'arrivée de la statue, l'argent manquait totalement. Mais les Américains ont voulu montrer qu'ils appréciaient à sa véritable valeur le cadeau fait par la France : ils ont organisé une souscription, qui fut immédiatement couverte, de telle sorte que l'inauguration du monument n'a pas été retardée. Le travail a même marché fort vite; il a fallu à peine un an pour faire le piédestal et ériger cette énorme construction, qui atteint une hauteur de 100 mètres au-dessus de la mer.

L'ANNÉE SCIENTIFIQUE 1886.


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Paris / France