La médecine en terre d’Islam : ses avancées et ses artisans (IXe-XIIIe S.)
Auteur : Joëlle Ricordel
Conférence faite le samedi 4 mars 2006 à l’Association médicale franco-syrienne

Joelle Ricordel

La visite de l’exposition « L’âge d’or des sciences arabes »  présentée par l’Institut du Monde Arabe est le prétexte de cette conférence.
L’exposition, très riche, n’est pas  « grand public » et mérite qu’on l’aborde muni d’un certain nombre d’informations car elle présente essentiellement de beaux manuscrits de grands manuels rédigés entre le VIIIe et le XIIIe siècles. Cette période est celle de l’apogée non seulement des sciences mais aussi des lettres, des arts dans le monde arabo-musulman. En dehors des manuscrits, l’exposition offre un éclairage sur de nombreuses techniques et sur des réalisations pratiques telles que celles de l’astrolabe, du travail du bois, du métal ou de la pierre .
Le visiteur découvre d’abord les sections consacrées aux mathématiques et à l’astronomie, puis à la médecine et pharmacologie et divers éléments d’astrologie, de cartographie, de mécanique et d’optique lui sont ensuite proposés. Dans le domaine artistique une place est faite au décor architectural, à la musique et aux objets d’art.

Pour ma part, je ne parlerai que de médecine et de pharmacopée, sujets qui me sont plus familiers et qui vous intéressent au premier chef.

En centrant notre attention sur ces deux points particuliers, il me semble que dans un premier  temps, il est important de savoir quand et par quels processus, la connaissance a été acquise et quels sont les grands principes qui en sont le fondement.
C’est ce que je vous propose d’examiner d’abord en rattachant l’acquisition de ces bases à quelques uns des médecins célèbres qui ont été les artisans de leur assimilation et de leurs progrès.
Ensuite, je voudrais vous expliquer quels étaient les grands principes de la médecine « arabe », comment ils étaient mis en application par la diététique, la thérapie médicamenteuse simple ou composée, le recours à la chirurgie puis comment et où se faisait l’assistance au malade.

Quelques remarques préliminaires me semblent utiles:
La première concerne la terminologie : l’expression la plus correcte pour désigner la médecine dont je vais parler serait médecine « d’expression arabe » puisque c’est l’usage de l’arabe comme langue de culture qui a unifié les différentes composantes ethniques et religieuses de l’époque. D’abord imposée par le pouvoir, la langue arabe est devenue un instrument indiscutable grâce à son enrichissement par un vocabulaire scientifique et technique créé au fur et à mesure des besoins. Vous m’entendrez parler de médecine arabe, musulmane ou arabo-musulmane par simplification mais les expressions seront à prendre dans le sens premier que je viens d’indiquer.
J’emploierai le terme « Andalousien » pour désigner les habitants de l’ensemble des territoires arabo-musulmans de la péninsule ibérique. Ce qualificatif ethnique correspondant à l’arabe andalusî permet de distinguer les habitants d’Al-Andalus, des « andalous », occupants de la seule province méridionale.
En second lieu, je voudrais préciser que, dans le panorama général tracé aujourd’hui, je n’envisage que les savoirs « savants » sans aborder ceux que l’on peut appeler « traditionnels » et qui concernent les pratiques populaires et la  médecine dite « du Prophète ».
Enfin, je voudrais demander aux spécialistes de la médecine moderne d’oublier pour un temps les conceptions actuelles et recevoir les principes médicaux que je vais expliquer  comme un témoignage de l’effort fait, il y a plusieurs siècles, pour comprendre et pour expliquer les phénomènes physiologiques et pathologiques. Le but recherché par les savants de cette époque était avant tout d’introduire une part de raisonnement dans l’empirisme qui régissait alors la médecine. Nous ne devons pas oublier que, sans les tentatives d’alors, les progrès d’aujourd’hui n’auraient pas été possibles.

I – L’acquisition des connaissances

Il faut d’abord observer que certaines disciplines : la réflexion philosophique et métaphysique, les sciences exactes ou relatives se sont appuyées sur un capital de connaissances déjà existant. L’Inde, la Grèce ainsi que la Perse vont fournir les bases des progrès en arithmétique, algèbre, géométrie, trigonométrie, astronomie, philosophie, logique et médecine et les principes fondamentaux empruntés à d’autres civilisations sont intégrés par le biais des traductions.
Quand ce processus d’approche des textes anciens  a-t-il débuté? On rapporte que les traductions, en syriaque, des livres grecs de philosophie, de médecine et de sciences avaient commencé en Syrie et en Mésopotamie, dès le IVe siècle. Le chrétien jacobite Sergius (Sargîs) aurait également traduit en langue orientale des œuvres médicales de Galien au VIe siècle. C’est à la même époque que les chrétiens nestoriens se réfugient en Perse. Ils emportent avec eux nombre de textes grecs et de traductions et d’abrégés en syriaque et leur apport sera considérable. Dans la seconde moitié du VIIIe et au IXe siècles, ces médecins installés à Jundishabûr vont jouer un rôle important comme relais de la connaissance. Certains d’entre eux, requis à Bagdad, exercent leur art auprès des califes et développent tous les domaines de la médecine et de la pharmacologie.
Cependant, c’est vraiment au IXe siècle que le mouvement de traduction va s’intensifier à Bagdad, sous le règne du calife `abbasside Al-Ma’mûn (813-833). Dans le domaine qui nous intéresse aujourd’hui, les principes fondamentaux dérivent essentiellement des théories d’Aristote, d’Hippocrate, de Galien et de Dioscoride. D’elles découleront les notions de santé, de maladie et de l’évaluation de la force des médicaments par la théorie des degrés de qualité.
Le plus célèbre et le plus productif des traducteurs de Bagdad est Hunayn Ibn Ishâk (809-877). Hunayn est né à Hira en Mésopotamie. C’est un chrétien jacobite, il possède naturellement le syriaque et l’arabe. D’une déconvenue au début de sa carrière de médecin, il tire un avantage en quittant Bagdad et en y revenant instruit en grec. Il traduit et fait traduire un nombre incalculable d’ouvrages. Il révise et corrige le travail de ses collaborateurs, améliore les anciennes traductions par l’apport de nouveaux manuscrits. Les textes sont versés du grec ou du sanscrit à l’arabe avec souvent une traduction intermédiaire en syriaque. On met à l’actif de Hunayn la traduction de plus de cent traités de Galien. C’est également à lui et à son entourage proche que l’on doit la première traduction arabe du livre de matière médicale de Dioscoride dont on connaît l’importance pour la pharmacopée.
 Les six livres du traité de Dioscoride(1), « De universa medicina » couramment désigné par le titre « De Materia medica », contient la description d’environ six cents substances simples essentiellement d’origine végétale. C’est sous le règne de Dja`far al-Mutawakkil (847-861), que Hunayn Ibn Ishâk corrige et révise la traduction faite par Istifan b. Basîl. Le principe adopté est de ne proposer que la simple transcription des termes grecs dès qu’un doute existe quant à leur compréhension ou s’il n’existe pas encore d’équivalent en langue arabe.

Toute la richesse des textes accessibles passe ainsi entre les mains des transmetteurs et de leurs élèves mais cette phase de traduction et d’assimilation n’est pas un aboutissement. Ces savants sont  aussi des promoteurs des progrès des sciences.
Pour reprendre l’exemple de Hunayn,  il faut citer parmi ses œuvres personnelles deux traités d’ophtalmologie et un livre didactique à l’usage des étudiants, rédigé sous forme de questions-réponses, « le livre des questions sur la médecine ». Cet ouvrage aura un retentissement certain en Occident chrétien puisqu’on l’utilisera en latin sous le titre d’« Isagoge ». Hunayn est ici un exemple, un exemple de poids certes, mais il s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus vaste et dans le même temps, d’autres savants (Al-Kindî, par exemple) mènent la même tâche que lui. On sent bien toute l’importance de ce mouvement intense de traductions qui a permis la transmission et la conservation d’un patrimoine hérité des Anciens.

Comme je l’ai mentionné pour Hunayn ibn Ishâk, leur tâche de traducteurs n’empêche pas ces savants de produire des œuvres originales et de former dans leur l’art leurs jeunes disciples.
Parmi ces premiers grands médecins, on peut mentionner, par exemple, Ibn Mâsawayh, auteur d’un recueil de préceptes que l’Occident chrétien mettra au programme de ses universités, une fois traduit en latin, sous le titre « Aphorismi Iohannus Damasceni » . Il faut citer aussi, la famille des Bakhshu` au service des premiers califes `abbasides dans la deuxième moitié du VIIIe siècle. C’est à l’un des membres de la dynastie de cette famille Abû Sâ`id Ibn Djibrâ’îl Ibn Bakhshu` que l’on doit un livre traitant de l’utilité des animaux (kitâb munâfi` al-hayawân) dont quelques feuillets sont présentés à l’exposition. Grâce à leurs vertus particulières, les organes et secrétions des animaux faisaient partie des médicaments simples utilisés en pharmacopée. Après une description de l’animal et de son comportement, Ibn Bakhshu`  énumère ces différentes propriétés médicinales.

Une cohorte de grands noms balisent ensuite les progrès réalisés en médecine dans l’Orient arabo-musulman.
Je mentionnerai trois médecins parmi les plus connus. Ils sont les auteurs d’ouvrages généraux sur la médecine, sommes qui permettent de faire le point sur les connaissances médicales aux IXe et Xe siècles.
Al-Râzî (Rhazès), médecin persan (865-923), a été directeur des hôpitaux de Rayy et de Bagdad. Ses ouvrages les plus célèbres sont kitâb al-hâwî et kitâb al-Mansûrî connus dans leurs traductions latines sous les titres Continens et Liber ad almansorem. L’un des traducteurs d’al-Râzî est Gérard de Crémone installé à Tolède, au XIIIe siècle. L’étude  du kitâb al-Mansûrî  sera au programme des universités médiévales occidentales. Al-Râzi a relaté de nombreuses observations de cas cliniques et il a apporté sa contribution personnelle notamment dans l’observation de la variole, de la rougeole et du catarrhe. A propos de cette dernière affection il a notamment corrélé sa survenue à une allergie aux roses.
Haly Abbas al-Madjûsî(2) est l’auteur d’un seul ouvrage, al-kitâb al-malakî  (Le livre royal). C’est une encyclopédie  remarquable par sa concision et la clarté de sa présentation qui fait une synthèse de la science médicale de l’époque. L’ouvrage  est constitué de deux parties : l’une sur la théorie (علم ) attachée aux concepts hérités de la tradition grecque et l’autre sur la pratique (عمل ) où sont décrites toutes les maladies et où l’auteur recommande aux étudiants de compléter leur formation à l’hôpital.
Ibn Sînâ (Avicenne) (980-1037)est célèbre pour al-kanûn fî al-tibb (le Canon), en cinq livres, maintes fois traduit et imprimé à partir du XVe siècle. L’importance de cet ouvrage tient surtout au fait qu’Ibn Sînâ y présente de façon complète la science médicale de son époque.

Dans l’Occident arabo-musulman, un grand centre intellectuel  s’est développé à Kairouan, en Ifrikiyya, à partir du Xe siècle, sous la dynastie aghlabide. Trois grands médecins se détachent Ishâk  ibn `Imrân(3), originaire de Bagdad qui paiera de sa vie sa mésentente avec le souverain local, Ishâk ibn Sulaymân(4), disciple du précédent et contemporain d’Al-Râzî, et Ibn al-Djazzâr(5). Leurs écrits médicaux utilisés par Constantin l’Africain dans ses traductions latines ont enrichi les programmes de l’école de Salerne et des universités occidentales.
Les livres les plus connus d’Ibn al-Djazzâr sont Zâd al-musâfir, le viatique du voyageur et al-`itimad fî al-adwiya al-mufrada, livre de matière médicale. Le premier de ces deux traités est un ouvrage de médecine pratique et offre une description des maladies énumérées de la tête aux extrémités, le second décrit deux cent quatre-vingt drogues simples classées selon leur degré de qualité.
Dans Al-Andalus, l’essor des sciences médicales n’a vraiment eu lieu qu’au Xe siècle. Jusqu’à cette époque, la médecine est pratiquée, selon des critères souvent archaïques, par des chrétiens, parfois par des moines au sein de leurs monastères. Puis, les principes de base sont introduits par des médecins formés  en Orient ou par des andalousiens qui ont entrepris la rihla  et sont allés apprendre leur art auprès des maîtres orientaux avant de revenir l’exercer dans leur patrie. Le facteur déclenchant des progrès de la médecine andalousienne, grâce auquel elle acquiert toute sa spécificité, est la révision de la première traduction arabe du traité De materia medica de Dioscoride. Le calife omeyyade de Cordoue, `abd al-Rahmân III (912-961), reçoit un nouveau manuscrit grec  illustré de cet ouvrage, cadeau de l’empereur de Constantinople. Une nouvelle version est établie par un collectif de médecins et grâce à la participation d’un érudit grec, le moine Nicolas. Elle consiste essentiellement à combler les lacunes lexicographiques de la traduction d’Istifân b. Basîl et de Hunayn. A la fin du Xe siècle, la médecine andalousienne se caractérise par le fort intérêt de ses médecins pour la science des plantes et par l’importance qu’occupent dans leurs écrits les remèdes simples et composés et leurs modes de préparation, l’étude du vocabulaire permettant une meilleure identification des substances médicinales et  la recherche de leurs succédanés.

Je ne détaille pas ici les œuvres des médecins d’Al-Andalus, elles serviront souvent d’exemple dans la suite de cet exposé.

II -Les grands principes et leurs origines
 
Les philosophes grecs ont, peu à peu, pensé les concepts qui serviront à établir les bases de la médecine. Anaxagoras, Empédocle, Philiston, Aristote et Hippocrate sont quelques uns d’entre eux mais je laisse de côté les premiers maillons du raisonnement pour en venir tout de suite à théorie des quatre éléments définie par Hippocrate. Selon les philosophes, les éléments sont les parties les plus simples et les plus petites des corps composés. Les éléments primaires sont le feu, l’air, l’eau et la terre et quatre qualités primaires, le chaud, le froid, le sec et l’ humide, leur sont associées.  On dit alors que le feu est chaud et sec, l’air est chaud et humide, l’eau est froide et humide et la terre est froide et sèche.
 Le gendre d’Hippocrate, Polybe, considère que l’on peut mettre en parallèle le cosmos et le corps de l’homme. On peut ainsi appliquer au corps humain les mêmes principes fondamentaux. Cela conduit à instituer que le corps humain est fait des substances nées du mélange  des humeurs (الأخلاط ) également au nombre de quatre : bile noire ou atrabile, bile jaune, phlegme ou pituite et sang(6).
A partir de ces notions, on peut établir un système quaternaire combinant éléments, humeurs et qualités qu’il est habituel de représenter de la façon suivante(7) :

 

Donner une définition de la médecine, c’est connaître ce qu’est la santé(8).
La santé consiste en un équilibre des humeurs dans l’organisme humain. L’équilibre parfait est extrêmement rare de même que la santé parfaite. Au plan de la physiologie, les quatre humeurs sont dans un équilibre relatif dans l’organisme humain. Un léger excès de l’une d’elles induit des tempéraments différents (مزاج ). Ainsi un excès de sang entraîne un tempérament sanguin (chaud et humide), un excès de bile jaune, un tempérament bilieux (chaud et sec), un excès de phlegme, un tempérament lymphatique (froid et humide) et un excès de bile noire, un tempérament mélancolique (froid et sec). L’état de santé est donc également relatif.
Tout le système physiologique est gouverné par les facultés ( قوى ). Ce sont : les facultés naturelles qui se manifestent dans la conception, la croissance et la nutrition, les facultés animales qui assurent la vie et les facultés psychiques qui concernent entre autres, la raison, l’imagination, l’émotion, le mouvement volontaire.
La bonne marche des fonctions corporelles dépend des « pneumas » ou « esprits vitaux » (أرواح ), sortes de principes « mécanico-dynamiques », liens entre la nature matérielle et spirituelle de l’homme(9) . Il s’agit du pneuma naturel qui naît dans le foie, du pneuma animal qui naît dans le cœur et du pneuma psychique dont le siège est le cerveau. Ils assistent les différentes facultés pour maintenir la condition physique.
Je n’insiste pas sur ces notions qui sont autant de concepts philosophiques et j’en reviens aux définitions de l’état de santé.
 La maladie(10) apparaît lorsqu’il y a une rupture dans l’équilibre habituel des humeurs chez l’homme que ce soit par excès ou défaut d’une humeur ou par sa corruption. Ces altérations quantitatives ou qualitatives sont considérées comme étant l’agent étiologique. L’humeur entraînant les maladies les plus graves est la bile noire (المرة السوداء ) qui occasionne des maladies comme la mélancolie, le cancer, l’éléphantiasis ( جذام ), les tumeurs malignes ...
Déterminer quand un traitement thérapeutique doit être prescrit à un malade consiste d’abord, à savoir définir quand l’équilibre relatif des humeurs est rompu. La thérapie devra alors contrecarrer le déséquilibre humoral par l’apport des médicaments possédant des qualités opposées aux désordres constatés.
L’historien tunisien Ibn Khaldûn(11)écrit à propos de la médecine et de sa pratique :
« Pour juger d’un remède, il faut en connaître le tempérament et les vertus ; pour connaître une maladie, il faut en juger d’après les indices offerts par la couleur de la peau, par la surabondance des humeurs et par le battement du pouls, symptômes qui font reconnaître que la maladie est arrivée à maturité et qu’elle est susceptible ou non susceptible d’un traitement thérapeutique.
Dans le traitement qu’on emploie alors, on tâche de seconder les forces de la nature…. »

La théorie des humeurs qui va s’instaurer comme un principe fondamental de la médecine se met en place à partir des notions de couples et d’opposés(12). Dans le domaine de la biologie, les philosophes associent la chaleur à l’idée de vie et le froid à celle de mort. Aristote détermine des différences qualitatives dans les couples opposés. Ainsi, définissant le mâle comme supérieur et plus chaud que la femelle, il définit en même temps la supériorité du chaud(13). A la fin du IIe siècle, les apports du médecin Galien auront une influence capitale sur le développement de la médecine. Comme je l’ai indiqué précédemment, ses écrits seront recueillis par les traducteurs de langue syriaque et arabe et sa conception de la médecine, assimilée puis développée, deviendra la base de l’enseignement médical tant dans le monde arabo-musulman qu’en Occident latin.
En pharmacologie, à la théorie des humeurs s’est associée celle des qualités des médicaments et de leur degrés. Adapté au système thérapeutique, cet ensemble d’opinions amène à la conclusion que, dans une substance médicinale, coexistent deux éléments opposés et indissociables, l’un étant dominant, l’autre étant son antagoniste. Galien part de l’hypothèse que dans chaque substance se trouve une qualité innée ou un pouvoir(14). Il fixe le nombre des qualités à quatre : chaleur et froid, que l’on peut  dire qualités actives, sécheresse et humidité que l’on appellera qualités passives. Chaque substance médicamenteuse sera dotée d’une qualité active et d’une qualité passive qui seront ses qualités dominantes. Le médecin devra savoir reconnaître les qualités de chaque substance et savoir estimer sa force. Pour chaque qualité, il existe quatre degrés d’intensité différents et progressifs selon l’effet produit sur un organisme sain.
C’est à partir de ces notions que les médecins arabo-musulmans vont constituer les bases de la médecine car, si Galien a énoncé ces règles, il ne les a appliquées qu’à peu de drogues et n’a défini les qualités dominantes et la force que d’un petit nombre d’entre elles.
Partant de ces principes, l’apport musulman a consisté systématiser cette recherche et à évaluer la force et les qualités dominantes de toutes les drogues. Chaque substance sera donc définie selon ses qualités froide ou chaude, sèche ou humide et par son degré dans ces qualités. Les critères d’appréciation basés sur les effets produits principalement sur les sens du goût et de l’odorat restent évidemment du domaine du subjectif  et de l’empirique.
A la précision de ces degrés de qualités s’ajoutent la description de la drogue et de ses effets sur les maladies, ses modes de préparation et d’administration, ses contre-indications, la posologie et les succédanés pouvant pallier le manque d’une substance donnée.
Dans le même temps, les médecins cherchent aussi à définir la force d’un médicament composé de plusieurs simples. Les données arithmétiques de Nicomaque sont appliquées à la pharmacologie et permettent, du moins sur un plan théorique, de calculer par un système de sommes et de rapports le degré et la qualité du mélange. Le médecin philosophe Al-Kindî rédige  le premier manuel sur ce sujet(15).
Autre exemple : on se penche sur les textes de Galien ayant trait à la thériaque. On cherche à comprendre les raisons qui l’ont conduit à répartir l’ensemble des nombreux ingrédients entrant dans la préparation en sept groupes et comment les poids des substances entrant dans ces groupes ont été fixés. Ce sont encore les données arithmétiques sur les nombres impairs-pairs et les nombres fractionnaires énoncées par Nicomaque qui vont aider le médecin andalousien Ibn Djuldjul à proposer une explication aux théories de Galien(16).
Ces différentes tentatives sont le reflet des efforts entrepris pour appliquer un raisonnement logique et rationnel à la médecine.

III - Les principes de la médecine arabe

 Les fondements de la médecine arabe reposent sur l’observation d’une progression systématique d’attitudes. L’accent est mis d’abord sur la nécessité de conserver la santé par le respect d’un certain nombre de règles d’hygiène. Ensuite, lorsque la maladie est déclarée, il convient de lutter contre elle. On fait appel en premier lieu aux moyens les plus simples de diététique, puis, en second lieu à une médication par les simples ou à un traitement par les médicaments composés et en dernier lieu, seulement si cela s’impose, à la chirurgie.

  • a) Conservation de la santé ( تدبير الصحّة )
    Hunayn Ibn Ishâk, dans son ouvrage en forme de questions-réponses, destiné à la formation des futurs médecins, Le livre des questions sur la médecine écrit à propos de la thérapeutique
     « En combien se divise le traitement médical ; -en deux [parties] – quelles sont-elles ?
    la conservation de la santé chez ceux qui sont en bonne santé par des moyens conformes à leur état et le traitement des maladies par des moyens contraires à leur maladie. »(17)
    Le régime de santé fait donc partie intégrante du traitement médical. Il s’agit avant tout de prévenir la maladie et de conserver l’équilibre relatif habituel d’un organisme humain.
    Le régime varie selon le milieu extérieur, les saisons, le climat et doit être adapté en fonction de l’âge, du sexe et de la complexion (مزاج ) de l’individu. Il est d’abord alimentaire mais  les bains et les exercices physiques font partie des prescriptions. De part leurs qualités, les aliments pris en quantités variables et associés aux épices, maintiennent l’équilibre de l’organisme humain. Des livres sur les aliments, sur le régime(18) auxquels on peut associer des livres sur la cuisine(19) traitent des règles à respecter
    Aux règles de diététique, s’ajoutent des prescriptions d’hygiène. Les hammams sont extrêmement nombreux et leur fréquentation recommandée. Non seulement l’hygiène entre dans les prescriptions religieuses mais elle fait partie de la qualité de vie. Le hammam est un lieu d’intense sudation. On ouvre ainsi les pores pour excréter les impuretés. La pâte de beauté contribue au nettoyage de la peau. Dans Al-Andalus, par exemple, on utilise à cet effet une terre saponaire de Tolède, tfel (طفل ) dont parle Ibn Maymûn (Maimonide). On cite également des terres dites d’Arménie, de Chypre, de Lemnos ou du Yémen. Leurs qualités sont d’être astringentes et détersives. Les onguents et les parfums ont leur utilité. Ces derniers sèchent les humeurs en excédent à l’intérieur du corps humain, ils réduisent les vents rebelles, fortifient les membres intérieurs (organes) et finalement purifient l’air pestilentiel. De plus, « la respiration parfumée produit une sensation immédiate de bien être, le parfum purge merveilleusement le cerveau ».
    On s’occupe aussi de la santé de l’esprit et la musique entre dans le traitement car elle joue son rôle dans le soin de l’âme. Enfin, pour compléter les soins préventifs, on recommande également la pratique régulière des exercices physiques.
     Ainsi comme l’écrit al-Râzî (Rhazès) :
     « Tant que tu peux soigner à l’aide d’aliments, ne soigne pas avec des médicaments »(20)

  • b) Thérapie simple ( الأدوية المفردة )
    Si la maladie s’installe, le médecin fait son diagnostic : étude des signes, prise du pouls, palpation du patient, examen de la coloration de la peau, observation des urines, suivi de l’évolution de la maladie.
    La première médication administrée est faite de substances simples. Le médecin connaît les qualités premières (chaleur, froid, sécheresse, humidité) et le degré dans ces qualités de chaque substance mais connaît aussi ses qualités secondaires et peut apprécier si elle est subtilisante, mondificative, astringente, cicatrisante, apaisante, etc. Il sait encore quelles sont ses propriétés particulières, (خواص ), qui peuvent concerner un ou plusieurs organes en particulier.
    Outre son expérience et ses observations personnelles, le médecin dispose d’une somme d’ouvrages de type encyclopédique réunissant l’ensemble des connaissances sur la médecine et la thérapeutique, de traités consacrés aux maladies d’un organe en particulier, d’ouvrages de matière médicale sur les simples, de formulaires pharmaceutiques lui proposant les médicaments composés adaptés au traitement d’une affection donnée.
    Les exemples suivants montrent quel genre d’informations peuvent être transmises par les traités de pharmacologie.
    Les deux premiers sont extraits des « Tables des médicaments simples, kitâb al-Musta`înî» rédigées à la fin du XIe - début du XIIe siècles par le médecin andalousien Ibn Biklârish.
    La première notice concerne une substance végétale. Il s’agit d’une énumération des différentes indications de l’anis (أنيسون ) transmises d’après Dioscoride (D).
    « D : La qualité [de l’anis] est en somme d’être échauffant et asséchant. Il débarrasse le ventre des ventosités et calme les douleurs ; il est résolutif, provoque l’urine et la sueur. Il dissout les superfluités, convient contre les bêtes nuisibles qui sont venimeuses ; il arrête l’écoulement des fleurs blanches de la matrice ; il accroît l’urine et le lait et donne de l’ardeur au désir sexuel. On dit qu’il est chaud et sec au 3ème degré »
     
    La seconde concerne une substance animale, le cocon de soie. Le propos de l’auteur est, ici, différent. Son intérêt se porte moins sur les indications de cette substance,  réduites au minimum,  que sur les modes de préparation, leurs avantages et inconvénients.
    « Le cocon de la soie (الحرير ) fortifie le cœur et en purifie le sang ; il est excellent contre les palpitations lorsqu’on l’utilise dans les médicaments musqués. Certains médecins le brûlent pour qu’il soit plus facile à réduire en poudre et pour augmenter sa faculté atténuante. D’autres ne pensent pas qu’il faut pratiquer ainsi pour que sa force ne disparaisse pas et ils le coupent en menus morceaux et l’écrasent avec des perles, du succin et du corail. D’autres, encore, extraient une grande partie de sa qualité par la cuisson dans l’eau et font boire les médicaments avec cette eau. »
    Les deux exemples suivants sont tirés du « Livre des deux expériences » d’Ibn Bâdjdja transmis par Ibn al-Baytâr(21).
    Le premier décrit la préparation d’une substance minérale pour un usage médical,  l’arsenic (زرنيخ ) utilisé contre certaines affections buccales. Il s’agit d’une recette de médicament composé, détersif et antiseptique, adapté grâce à l’usage d’un tube de roseau aux soins de la bouche.
     
    « Si on le mélange avec son poids de chaux vive et que l’on fasse une pâte avec du miel et de l’eau de savon puis que l’on fasse chauffer dans un tube de roseau, cette préparation convient contre les démangeaisons, le déchaussement des dents et la gangrène des gencives. Si l’on en prend une petite quantité et qu’on l’ajoute aux médicaments spéciaux aux gencives, on y fait repousser les chairs ».
    Le dernier exemple concerne la préparation d’une huile essentielle, produit d’une méthode complexe. En effet, l’huile de schœnanthe (دهن الإذخر ) est élaborée grâce à d’une observation longue et minutieuse, puisqu’il faut un été entier pour affiner les principes actifs. Il est vraisemblable qu’au cours des temps opératoires, l’effet conjugué de la chaleur, dont l’importance est soulignée, et des acides gras permet l’extraction des principes actifs. Ceux-ci se concentrent progressivement par renouvellement de l’opération.
    « On prend la fleur, on la met dans de l’huile omphacine dont le volume sera double, on expose dans un vase en verre à la chaleur du soleil, au commencement de l’été, et après avoir laissé pendant trente jours, on exprime, on jette le résidu puis on remet de la fleur dans l’huile et cela à trois reprises. Ce qui convient le plus dans le cours de l’opération, c’est la chaleur »

  • c) Thérapie composée  ( الأدوية المركبة   )
    Il faut se rendre à l’évidence : la drogue simple n’est pas toujours suffisante pour le traitement d’une maladie complexe et il convient alors de faire appel à des mélanges de substances. Les recettes en sont proposées dans des formulaires pharmaceutiques ou Aqrâbâdhîn..
    La composition  indiquée ci-après est tirée du « Livre de l’oreiller » (كتاب الوساد ) de l’andalousien Ibn Wâfid(22). En tête de la recette figure l’indication, puis les drogues et leurs parties actives sont énumérées avec l’indication du poids de chacune d’entre elles. Le mode préparatoire, le mode d’administration et la posologie sont ensuite précisés.
    « Pour un homme affecté par une grosse chaleur à l'entrée de l'été

    Il l'utilisa et s'en trouva bien :
    2 dirhams de feuilles de rose,
     3 dirhams de semences de chicorée,
    1 mithqâl de manne de bambou
    1 dirham de fleur de violettee
     manne de bambou,
    Pulvérise le tout.
    Malaxe avec de l'eau de rose.
    Prépare avec la pâte obtenue des pastilles d'un mithqâl et mets à sécher à l'ombre.
    Fais le prendre au malade avec un julep comme du sirop de rose ou de violette en cas de constipation ou comme du sirop de grenades ou de pommes. »               
    Les plus complexes de ces compositions sont les thériaques. Faites à l’origine pour lutter contre les venins et les poisons animaux et végétaux, elles ont ensuite servi dans le traitement de certaines maladies et pour ce faire le nombre de leurs ingrédients a augmenté considérablement. Celle qui porte le nom de thériaque « al-farûk » (ترياق الفروق ) et qui correspond à ce que l’on désigne en Occident par le terme de « Grande thériaque », a pu inclure plus de soixante dix composants. Elle comprend de la chair de vipère dont on fait des pastilles et qui requiert des soins très particuliers quant au choix de l’animal et à la préparation de sa chair. Ainsi Ibn Djudjul, andalousien du 10ème siècle, indique dans son traité  sur la thériaque ( كتاب الترياق ), commentaire aux traités sur la thériaque de Galien, comment choisir la vipère. Ce doit être une femelle, au ventre jaune dont la qualité de sa chair ne sera pas contaminée par un habitat humide ou sableux mais parfumée par un habitat riche en fenouil, aneth et herbes aromatiques. La vipère doit être bien vivante au moment de sa capture, il faut l’éviscérer, la dépouiller, lui couper la tête et l’extrémité caudale car ce sont les zones de concentration du venin et la faire cuire. Sa chair ainsi préparée est associée à un gâteau de semoule. Les tablettes confectionnées sont séchées à l’ombre avant d’être utilisées dans la thériaque.

  • d) La chirurgie (علم اليد )
    De tous temps et quelles que soient les religions, des tabous ont empêché la dissection et l’autopsie. Les interdictions présentes aussi bien pendant la période médiévale chez les musulmans que chez les chrétiens limitaient les connaissances anatomiques indispensables à l’exercice de la chirurgie.
    Cependant, que ce soit sur les blessés ou les morts des champs de bataille ou sur les animaux, les observations anatomiques avaient lieu. La nécessité de cette connaissance s’imposait pour qui souhaitait devenir chirurgien comme l’écrit Al-Madjûsî
    « Celui qui veut apprendre la chirurgie, doit connaître où se situent les os, quelles sont leurs formes, comment ils s’associent entre eux et les muscles qui s’y rapportent ».
    Ibn al-Nafîs note pour sa part que :
    «  La dissection des petits vaisseaux au niveau de la peau est difficile sur un individu vivant car elle est douloureuse. Elle est également difficile à pratiquer sur un mort dont le décès a été causé par une maladie diminuant la quantité de sang comme la diarrhée ou l’hémorragie. Elle est facile sur un individu mort par strangulation car celle-ci pousse le sang et le souffle vers l’extérieur et fait gonfler les veines. Cependant, l’autopsie doit avoir lieu juste après la mort pour éviter la coagulation du sang »
    Il apparaît clairement à travers ces deux citations que la dissection était pratiquée et que l’anatomie est une science indispensable pour le médecin comme en témoigne le grand nombre de manuels de physiologie et d’anatomie, intimement liées.
    On peut citer, par exemple, qu’al-Madjûsî consacre de nombreux chapitres du neuvième livre du « kitâb al-malakî » à l’anatomie et à la chirurgie et que 26 chapitres du « kitâb al-mansûrî » d’al-Râzî, traitent de la morphologie et de la fonction de l’œil, de l’ouie, des os, des muscles, des nerfs, des organes complexes…
    Le livre trente du « kitâb al-tasrif » de l’andalousien al-Zahrâwî est tout entier dédié à la chirurgie et constitue sans doute le plus important recueil sur ce sujet. L’auteur y insiste sur l’obligation de bien connaître l’anatomie car l’incompétence en la matière peut entraîner des accidents :
     «  car celui qui méconnaît ce qui vient d’être dit à propos de l’anatomie ne manquera pas de commettre des erreurs fatales.
     Ainsi, j’ai vu un médecin ignorant qui coupant une tumeur située au cou chez une femme, atteignit l’une des artères du cou. La femme eut une hémorragie au point d’en mourir »
    La première grande crainte du chirurgien a trait aux risques d’hémorragie.
    A une période plus tardive (fin XIIIe-début XIVe), le chirurgien du royaume de Grenade, al-Shafra en vient à provoquer la suppuration et même la gangrène afin d’éviter l’hémorragie. Ainsi avant de pratiquer une amputation, il sépare le « mort du vif » par des ligatures serrées chaque jour un peu plus et par application du côté sain d’une pommade à base de terre d’Arménie et de vinaigre et du côté gangrené d’une pommade à base de soufre. Ensuite seulement, il scie l’os et le protège jusqu’à la guérison complète(23).
    Al-Zahrâwî considère que les risques hémorragiques doivent être essentiellement traités par le cautère qu’il ne faut cependant utiliser qu’en dernier ressort. La cautérisation est devenue une pratique extrêmement courante notamment en raison de son caractère antiseptique mais le cautère est également employé dans les cas de goutte, d’arthrite, de maux de têtes, d’épilepsie, de mélancolie, etc.
    Al-Zahrâwî décrit un grand nombre d’indications et de techniques opératoires et il a également doté son ouvrage d’un grand nombre de croquis des instruments chirurgicaux utilisés de son temps. Toutes les interventions chirurgicales citées n’ont sans doute pas été pratiquées parmi lesquelles :
    - en ophtalmologie : affections des glandes lacrymales et des paupières, cataractes,
    - en oto-rhino-laryngologie : affections bucco pharyngées, ablation de la luette hypertrophiée. Ibn Sînâ rapporte qu’il a effectué une trachéotomie et que le malade a guéri. Il décrit comment il incise entre le troisième et le quatrième cartilage, utilise une canule de bambou puis recoud la plaie après trois jours.
    -Al-Zahrâwî décrit aussi les opérations obstétricales, abdominales et les opérations de hernies, de fistules, l’extraction des calculs vésicaux, l’ablation des tumeurs, les trépanations, les extractions de pointes de flèches, la ponction de l’ascite, la fragmentation des calculs urinaires. Il décrit les méthodes pour accélérer la coagulation du sang et pour ligaturer les artères. La troisième partie de son ouvrage concerne les fractures et les luxations. On doit à ce médecin la première description de la lèpre et une des premières descriptions de l’hémophilie.
    Parmi les techniques dont il parle, il cite différentes façons pour suturer. Il indique que l’on peut poser des aiguilles à demeure (24) et utiliser, selon les cas, du fil de soie ou des cordes de luth.
    Pourtant, être un bon chirurgien n’est facile et le métier est à risques. Les activités de médecin et de chirurgien s’individualisent et au XIIe siècle, Ibn Zuhr (Avenzoar), médecin d’Al-Andalus contemporain d’Ibn Rushd, s’inquiète lorsque parlant d’une fracture qui serait parvenue « à traverser l’épaisseur de l’os », il remarque :
    « j’espère alors vivement qu’il se trouve quelqu’un d’assez habile, d’assez instruit par l’expérience et d’assez aguerri pour réaliser cette intervention. ».

  • e) L’hôpital  (  البيمارستان )
    Tous les soins et traitements que nous venons d’évoquer pouvaient être dispensés dans des lieux différents. Selon les structures existantes, l’examen et le suivi du malade se faisaient à son chevet, au domicile du médecin ou sur le lieu de sa consultation (parfois près des marchés) ou à l’hôpital.
    Pour ce qui est de l’hôpital, la situation diffère selon que l’on évoque l’Orient ou l’Occident musulman. En  effet,  dans Al-Andalus les hôpitaux n’ont sans doute été construits que tardivement(25). Les seuls vestiges que l’on a conservés sont ceux d’un hôpital fondé au XIVe siècle à Grenade(26). Pour le reste, l’absence de témoignages sur les hôpitaux antérieurs à l’époque nasride, empêche d’affirmer qu’ils aient existé dans les grandes cités andalousiennes. Les malades étaient donc privés des espaces de soins officiels et publics. Les récits bio-bibliographiques tels ceux d’Ibn Djuldjul au Xe Siècle, permettent d’avancer que dans certains palais, les médecins personnels des princes disposaient d’un lieu pour le stockage des drogues simples, la délivrance du médicament et à sa préparation et que sa distribution y était gratuite. Le cas est rapporté notamment pour les palais de Cordoue et de Madîna al-Zahrâ’.
    En Orient musulman, les hôpitaux ont été fondés de façon précoce(27). On désigne l’hôpital par le terme Bîmâristân, tiré du persan, et qui, plus tard, prendra le sens restrictif d’asile d’aliénés.
    Le premier hôpital de Bagdad est créé sous le règne d’Hârûn al-Rashîd (786–809). Djibrâ’il Ibn Bakhtishû` en a été le directeur avant son confrère Ibn Mâsawayh. Durant le IXe siècle, cinq autres bîmâristâns sont construits dans la capitale du califat. Pour la petite histoire, on raconte souvent comment le site du bîmâristân al-`adudî a été déterminé, en 982, à la demande du prince Buyide Hadûd al-Dawla. Des morceaux de viande avaient été suspendus dans différents endroits de la ville pour s’assurer de la pureté de l’air et l’on choisit de fonder l’hôpital sur l’une des boucles du Tigre, là où la putréfaction fut la plus lente à se produire. A ses débuts, cet hôpital comptait vingt-quatre médecins et son premier directeur a été le médecin Al-Râzî.
    Certains centres urbains provinciaux possèdent leurs propres hôpitaux dont on peut donner quelques exemples : celui de la ville de Rayy a été dirigé par al-Râzî puis par Ibn Sînâ, celui de Damas a été construit par Nûr al-Dîn, en 1170, grâce à la rançon obtenue pour la libération d’un roi franc inconnu, le bîmâristân al-Mansûrî du Caire, où, dit-on, tout était fait pour favoriser la guérison des malades, fut fondé en 1284 par al-Mansûr Kalâ`ûn. En Ifriqiyya, les premiers hôpitaux. apparaissent dès le IXe siècle à Kairouan ( 820-835) et àTunis ( deuxième moitié  du siècle). Dans le reste du Maghreb, on ne peut mentionner jusqu’au fin XIIe- début XIIIe siècle que l’existence d’un grand hôpital bâti à Marrakech par le souverain almohade Ya`kûb al-Mansûr qui avait su attirer à sa cour des médecins andalousiens célèbres comme Ibn Tufayl, Ibn Zuhr al-Hafid et son fils Abû Marwân Ibn Zuhr (Avenzoar) ainsi qu’Ibn Rushd (Averroes) tandis que dans al-Andalus, comme je l’ai indiqué, le seul hôpital connu est celui de Grenade au XIVe siècle.
    Ces hôpitaux étaient financés par des fondations pieuses, les waqf ( وقف ), ainsi que par les des princes et les personnalités qui leur faisaient don d’une partie de leurs biens.
    Quelles en étaient les règles de fonctionnement ? Tous les malades, et surtout les plus pauvres, avaient accès aux soins gratuitement  et le séjour n’était pas limité en temps. Les hommes comme les femmes étaient admis, dans des bâtiments séparés, qu’ils soient musulmans ou non. Toutefois, si la place venait à manquer la priorité revenait aux musulmans.
    Plusieurs secteurs séparés étaient consacrés à la chirurgie, à l’ophtalmologie, à l’orthopédie et aux maladies internes. Ce dernier secteur est lui-même divisé en plusieurs salles : pour les fièvres, pour les tempéraments froids, pour les diarrhées, pour l’aliénation mentale car les aliénés, bien assistés, n’étaient pas mis à l’écart. Si les plus violents sont attachés par des fers, d’autres méthodes ont cours pour traiter les patients. Ainsi la balnéothérapie et la musique peuvent respectivement aider à soulager les maniaques et les mélancoliques car comme l’écrit, au IXe siècle, le médecin Ibn Butlân « l’effet de la mélodie sur un esprit dérangé est semblable à celui des médicaments sur un corps malade ». Le malade mental est ainsi pris en charge selon l’affection dont il souffre et son traitement par les médicaments simples ou composés est fait de sédatifs, parmi lesquels principalement l’opium, de purgatifs, de stimulants pour les apathiques, etc . On associait aux traitements médicamenteux les bains, les massages et les saignées.
    L’hôpital comprend également des salles réservées au stockage des médicaments simples et à la préparation des remèdes. L’endroit est appelé  khizâna al-ashriba ( خزانة الأشربة ) ou khizâna al-tibb ( خزانة الطبّ ) et les médecins peuvent se faire assister dans la préparation des médicaments composés par des auxiliaires.
    Enfin, les hôpitaux servent de centre de formation pour les étudiants ou les médecins moins expérimentés. Les leçons se donnent, lors des consultations, au chevet des malades auprès duquel le maître interroge l’élève qui répond. On organise des séances de travail et de réflexion pendant lesquelles on donne lectures de textes médicaux et de pharmacopée et l’on rédige des traités spécifiquement consacrés aux soins à l’hôpital, Dustûr al-bîmâristân (  دستور البيماريستان ). Les livres indispensables à la formation médicale sont à la disposition des étudiants car l’apprentissage est essentiellement livresque et fondé sur l’étude des textes de référence. Il faut considérer que, dans sa conception est son mode de fonctionnement, l’hôpital a été l’une des grandes réalisations de la société arabo-musulmane.

  • 1- Dioscoride Pedanius (env. 40 - env. 90) est né en Asie Mineure. Il étudie la médecine à Alexandrie puis à Athènes où il est l’élève de Théophraste. Il devient médecin des légions romaines et met à profit ses voyages pour approfondir ses connaissances en botanique. Les éléments qu’il en tire lui permettent de rédiger une description des remèdes simples.
  • 2- La date de sa mort, mal connue, est située entre 982 et 995.
  • 3- Mort vers 920
  • 4- 850-après 953
  • 5- Mort vers 980
  • 6- L’utilisation de cette relation dans les théories physiques est relevée dans un traité hippocratique « De la nature de l’homme ». Expliquant que « la génération prouve que le corps humain n’est pas constitué par une seule substance », Polybe écrit « … si le chaud avec le froid, et le sec avec l’humide ne se correspondent pas avec modération et égalité, mais si l’un l’emporte de beaucoup sur l’autre, et le plus fort sur le plus faible, la génération ne s’effectue pas » et « nécessairement aussi chaque principe retourne à sa nature propre lorsque finit le corps humain, l’humide allant à l’humide, le sec au sec, le chaud au chaud et le froid au froid ». De la nature humaine. VI. 39-40 : se reporter à Hippocrate de Cos. De l’art médical. Traduction d’Emile Littré. 1994. p. 146.
  • 7- Riddle J, Dioscorides on pharmacy and medicine, University of Texas Press, 1985, p. 170-174
  • 8- La première formulation de ce qu’il faut entendre par santé paraît être due à Alcméon de Crotone. Ainsi que le rapporte Aetius : « Alcméon dit que ce qui maintient la santé c’est l’égalité des puissances (isonomia tôn dunameôn) humide, sec, froid, chaud, amer, sucré et les autres » et que la santé est « le mélange des qualités en bonne proportion (ê summetron tôn poiôn krasis) ».
  • 9- Selon la définition donnée par M. Ulmmann. La médecine islamique. Leyde-Cologne : Handbuch der Orientalistik. 1970.
  • 10- Quant à la maladie, Alcméon explique que : « la domination d’une seule d’entre elles [les puissances] (enautois monarchian) produit la maladie, car la domination d’une seule est corruptrice ». Il exprime donc l’idée que l’équilibre entre les différentes puissances présentes dans l’organisme est indispensable pour que l’homme soit déclaré bien portant.
  • 11- Ibn Khaldûn est né à Tunis en 1332 et mort au Caire en 1406. Historien, il a rédigé un ouvrage intitulé « kitâb al-`ibar » (livre des exemples) dont on cite souvent les « Prolégomènes » publiés et traduits par Mac Guckin de Slane, Paris, 1863, 3 vol.
  • 12- La première mention d’opposés, de chaud et de froid ou de sec et d’humide, apparaît dans certains fragments de textes philosophiques d’Anaxagoras La théorie semble avoir lentement et graduellement évolué d’Empédocle à Aristote relayés par les auteurs des traités hippocratiques « Des chairs » et « Du régime ». Dans ses Poèmes, Empédocle, affirme que les éléments se composent et se décomposent obéissant à deux forces à la fois contraires et complémentaires, le temps infini n’étant jamais vide de ce couple. Empédocle admet aussi la coexistence de facultés opposées indissociables, notion qui est à rapprocher des théories atomistes sur l’existence d’une partie indivisible. L’auteur du traité « Du régime », se basant sur l’idée que deux éléments composent les créatures vivantes, exprime l’idée que le chaud et le sec font partie du feu et que le froid et l’humide appartiennent à l’eau mais qu’il y a une certaine humidité dans le feu et une certaine sécheresse dans l’eau. On attribue à Philistion un schéma clair des éléments et des puissances. Ainsi que l’indique Llyod : « Il associait chacun des quatre corps simples à un opposé, le feu étant chaud, l’air froid, l’eau humide et la terre sèche » ; voir : Lloyd G.E.R. « The hot, and the cold, the dry and the wet in greek philosophy ». The Journal of hellenic studies. LXXXIV. 1964. p. 91-106 .
  • 13- Dans chaque couple apparaît la notion d’un pôle positif et d’un pôle négatif. Dans le traité « De la génération et de la corruption », il réduit à deux couples d’opposés primaires (chaud et froid, sec et humide) les oppositions tangibles et les met en relation avec les quatre corps simples. Voir aussi : Lloyd G.E.R. « The hot, and the cold, the dry and the wet ». p. 100-101.
  • 14- Watson G., Theriac and mithridatium, London The Wellcome historical Medical library, 1966. Daremberg C.,Galien : Œuvres médicales choisies – De l’utilité des parties du corps humain, Gallimard, 1994.
  • 15- Le traité est intitulé « De la force des médicaments composés » ; Voir : Gauthier L. Antécédents gréco-arabes de la psychophysique. Beyrouth : Imprimerie catholique. 1938. Ces mêmes théories sont reprises par le médecin andalousien Ibn Biklârish ; voir : Ricordel J. Quantifier la force des médicaments composés : des exemples en médecine arabo-musulmane dans La juste mesure. PUV. Temps et espaces. St Denis. 2005.
  • 16- Ricordel J. « Ibn Djuldjul : Propos sur la thériaque ». Revue d’Histoire de la pharmacie. XLVIII. n°325. 1er trim 2000. p. 73-80.
  • 17- Jacquart D., Micheau F, La médecine arabe et l’Occident médiéval. Paris : Maisonneuve et Larose. 1990. Islam-Occident. VII
  • 18- Par exemple : Chapitre III du livre I du Canon d’Avicenne ; Chapitre V du Livre I concerne l’hygiène en voyage ; Traité d’Abû al-‘alâ` ibn Zuhr traduit en latin sous le titre « liber de conservatione corporis humani et de regimene sanitatis » ;  « Le livre du régime de la santé », écrit en 1198, par Ibn Maymûn  qui contient, à côté des conseils d’hygiène corporelle et alimentaire, des propos originaux sur l’hygiène de l’âme.
  • 19- Bolens L. L’andalousie du quotidien au sacré, chap. (XIe-XIIIe siècles). Collected Studies Series. Aldershot (Hampshire) : Variorium Gower House. Brookfield Vermont (USA) : Gower Publishing Company. 1990 ; Bolens L. La cuisine andalouse, un art de vivre XIe-XIIIe siècle. Paris : Albin Michel. 1990
  • 20- Au temps des califes : la médecine , Figaroscope, Edition spéciale, le jardin des remèdes.
  • 21- Ibn al-Baytâr. Al-djâmi` li-mufradât al-adwiya wa al-aghdhiya. Dâr al-Madîna . [s.d]. Ibn al-Baytâr, Traité des simples : Traduction de L. Leclerc. Nouvelle édit. Paris : Institut du Monde arabe. 1987.
  • 22- Médecin de Tolède, mort en 1074
  • 23- Renaud H.P.J. « Un chirurgien musulman du royaume de Grenade : Muhammad al—Shafra ». Hespéris. XX. 1935. p. 1-20.
  • 24- La méthode consiste à enrouler les deux côtés de l’aiguille avec plusieurs tours de fil, à placer, de la même façon, d’autres aiguilles à distance d’un travers de petit doigt et à sectionner les pointes de l’aiguille pour que le malade ne ressente pas de gêne.
  • 25- Voir : Franco Sánchez F. « La asistencia al enfermo en Al-Andalus. Los hospitales hispano-musulmanes » in La medicina en Al-Andalus. Granada : Fundación El legado andalusí. Junta de Andalucía. 1999. p. 135-171 ; Garcia Granados J.A., Girón Irueste E., Salvatierra Cuenca V. El maristan de Granada - Un hospital islámico. Granada :Asociación española de Neuropsiquiatría. 1989.
  • 26- 1365-67.
  • 27- Certains auteurs parlent de la création par le Calife omeyyade al-Wâlid Ier dont le règne se situe entre 705 et 710, d’un hôpital pour pauvres. Certaines descriptions font penser qu’il s’agissait plutôt d’une léproserie.
 

Auteur : Joëlle Ricordel, titulaire d'un doctorat en Epistémologie : Histoire des sciences arabe ; médecine-pharmacologiel
Paris VII-Denis Diderot l
Joelle Ricordel

Mise en page et publication par Dr Aly Abbara
Dernière mise à jour : 31 Août, 2010
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